Une moyenne sur cent mesures est plus fiable qu'une seule mesure, et la fréquence d'une face d'un dé se rapproche de sa probabilité : tu le constates depuis longtemps sur des simulations. Ce chapitre le démontre. Il couronne la partie « Probabilités » de l'année. L'outil est l'inégalité de Bienaymé-Tchebychev, qui fait de l'écart type l'unité naturelle des écarts. Elle conduit à l'inégalité de concentration, puis à la loi des grands nombres.
Leçon 1 : L'inégalité de Bienaymé-Tchebychev
1.1 L'écart type, unité naturelle d'écart
Soit une variable aléatoire d'espérance , de variance et d'écart type . L'écart type mesure la dispersion de autour de : c'est l'unité naturelle pour parler des écarts. Par construction, il est naturel d'observer des écarts de à de l'ordre de , en deçà ou au-delà.
Exemple 1 (une laverie). Dans une laverie automatique, le nombre de machines occupées à midi suit la loi suivante.
On trouve , puis et . Un écart de à l'espérance, de l'ordre de , est tout à fait normal : .
1.2 L'inégalité
Propriété (inégalité de Bienaymé-Tchebychev). Pour une variable aléatoire d'espérance et de variance , et quel que soit le réel strictement positif :
L'événement signifie que tombe loin de : ou .
Elle vaut pour toutes les lois, et il suffit de connaître et . On peut donc l'utiliser sans connaître la loi de .
Exemple 2 (vérification). Dans la laverie, prenons . L'événement est réalisé quand ou , donc . L'inégalité annonce au plus : c'est bien vrai.
Avec , la borne vaut . Elle dépasse : l'inégalité est vraie, mais elle ne dit rien.
1.3 Pourquoi elle est vraie
Cette preuve n'est pas exigible. Elle n'est pas dans la liste des démonstrations du programme, mais elle est courte et elle éclaire le résultat.
On note les valeurs de et leurs probabilités.
- La variance est une somme de termes positifs : .
- On retire tous les termes où : la somme diminue.
- Dans les termes qui restent, .
On divise par , qui est strictement positif.
1.4 Des écarts mesurés en sigma
Prenons , avec (et ). La borne devient :
| Probabilité au plus |
Pour , la borne ne dit rien : un écart de l'ordre de n'a rien d'étonnant. En revanche, des écarts de quelques deviennent improbables.
Exemple 3 (la piscine). Une piscine municipale accueille chaque mercredi un nombre de nageurs, d'espérance et d'écart type . On ne connaît pas la loi de . Une journée à nageurs ou plus est-elle rare ?
On a , et . Si , alors . Donc
1.5 Un peu d'histoire
Le mathématicien français Bienaymé (en 1853, publication en 1867) et le mathématicien russe Tchebychev (en 1867) démontrent l'inégalité qui porte leur nom, en parlant de fréquences d'échantillons plutôt que de variables aléatoires.
Leçon 2 : Appliquer l'inégalité, et voir ses limites
2.1 L'événement contraire
L'événement contraire de est , c'est-à-dire . On en déduit :
2.2 Avec une loi binomiale
Exemple 4 (le bus). Dans une commune, un habitant sur quatre prend le bus chaque matin. On interroge habitants au hasard, ce que l'on assimile à un tirage avec remise. Le nombre de personnes qui prennent le bus suit la loi . D'après le chapitre 15, et .
Avec :
2.3 Un intervalle non centré, une seule borne
L'inégalité porte sur un intervalle centré en . Sinon, on se ramène à un intervalle centré.
Exemple 5 (intervalle non centré). Toujours avec et , minorons . L'intervalle est centré en et contenu dans . Donc
Avec une seule borne. Si , alors . Donc
2.4 Une inégalité loin d'être optimale
Pour l'exemple 4, le calcul exact avec la loi binomiale donne , alors que l'inégalité garantit .
L'écart de est encore plus parlant. Pour tout , l'inégalité donne . Or, sur des lois usuelles, la vraie probabilité est bien plus petite :
| Loi de | Un dé | |||
|---|---|---|---|---|
| Borne |
C'est ce que montraient les simulations de Première : la proportion des cas où l'écart dépasse tourne souvent autour de .
L'inégalité est donc loin d'être optimale. C'est la contrepartie de son caractère universel : elle vaut pour toutes les lois, y compris les plus défavorables (l'exercice 4 en donne une, où elle devient une égalité).
2.5 Pourquoi on la garde
- Elle s'applique sans connaître la loi, avec seulement et .
- Elle donne une garantie : une borne trop large reste une borne. C'est un raisonnement par condition suffisante, qui servira à choisir la taille d'un échantillon.
- Elle permet de démontrer la loi des grands nombres.
Leçon 3 : L'inégalité de concentration
3.1 Rappels du chapitre 15
Soit une variable aléatoire d'espérance et de variance . Un échantillon de taille de sa loi est une liste de variables indépendantes, de même loi que . On note et . Alors :
3.2 L'inégalité de concentration
Propriété (inégalité de concentration). Si est la variable aléatoire moyenne d'un échantillon de taille d'une variable aléatoire d'espérance et de variance , alors pour tout :
Démonstration. On applique l'inégalité de Bienaymé-Tchebychev à la variable , d'espérance et de variance :
Plus l'échantillon est grand, plus il est improbable que la moyenne s'écarte de .
Exemple 6 (des clémentines). La masse d'une clémentine, en grammes, suit la loi suivante.
On trouve , et .
On pèse clémentines, qui forment un échantillon de cette loi. Avec : Pour une seule clémentine (), la borne vaudrait , et elle ne dirait rien.
3.3 Somme ou moyenne
Comme , les événements et sont le même événement. Pour une question sur une somme, on se ramène donc à la moyenne.
Exemple 7 (la masse totale). , et
3.4 Le facteur
Prenons avec . Alors :
La borne ne dépend plus de . Pour un même risque, la largeur de l'intervalle autour de est proportionnelle à : quand est multiplié par , la largeur est divisée par . C'est le facteur de la théorie de l'estimation, aperçu expérimentalement en classe de Seconde.
Pour les clémentines, avec , la demi-largeur vaut grammes :
| Demi-largeur (g) |
Leçon 4 : Choisir la taille d'un échantillon
4.1 La méthode
On fixe deux nombres : la précision , l'écart à que l'on accepte, et le risque , la probabilité que l'on accepte de dépasser cet écart. On cherche tel que .
D'après l'inégalité de concentration, il suffit que , c'est-à-dire
Comme est un entier, on arrondit à l'entier supérieur.
Exemple 8 (retour aux clémentines). On veut la masse moyenne à grammes près, avec un risque d'au plus . Avec , , : Il suffit de peser clémentines.
4.2 Un sondage
On veut estimer une proportion inconnue. La personne numéro donne une variable de Bernoulli de paramètre , qui vaut si elle répond oui et sinon. On assimile le choix des personnes à un tirage avec remise. Alors est la fréquence des réponses oui, avec et .
La variance dépend de , justement inconnu. Mais pour tout de , on a (maximum atteint pour , chapitre 15). Donc
Il suffit alors que .
Exemple 9 (une piste cyclable). Une mairie veut connaître la part d'habitants favorables à une nouvelle piste cyclable, avec une précision de (trois points) et un risque d'au plus : Il suffit d'interroger personnes.
4.3 Une condition suffisante, pas nécessaire
Ce nombre suffit, mais il n'est pas nécessaire. Si , le calcul exact avec la loi binomiale donne : personnes suffisent déjà. L'inégalité n'est pas optimale.
C'est un raisonnement par condition suffisante : on ne cherche pas la plus petite taille, on cherche une taille qui convient à coup sûr, quel que soit .
4.4 Précision, risque et taille
Comme est proportionnel à :
- si on divise la précision par , la taille est multipliée par ;
- si on divise le risque par , la taille est multipliée par .
| Précision | Risque | |
|---|---|---|
Si la taille est imposée, on inverse le calcul. Pour et , la borne vaut . Pour et , il faut .
Leçon 5 : La loi des grands nombres
5.1 L'énoncé
Théorème (loi des grands nombres). Soit la moyenne d'un échantillon de taille d'une variable aléatoire d'espérance . Pour tout réel :
L'écart entre la moyenne de l'échantillon et l'espérance ne dépasse une valeur donnée à l'avance qu'avec une probabilité qui tend vers zéro quand la taille de l'échantillon tend vers l'infini.
5.2 La démonstration
Soit . Pour tout entier , une probabilité étant positive, l'inégalité de concentration donne Le nombre est une constante et , donc . D'après le théorème des gendarmes (chapitre 2), .
5.3 Fréquence et probabilité
Pour une épreuve de Bernoulli de paramètre , est la fréquence du succès en épreuves, et . La loi des grands nombres dit que, pour tout , tend vers . Elle relie la fréquence et la probabilité.
Exemple 10 (un dé). On lance un dé équilibré, et vaut si on obtient six, sinon : et . Avec , la borne vaut :
Borne
5.4 Ce qu'elle ne dit pas
- Le hasard ne compense pas. Après cinq lancers sans six, la probabilité d'obtenir six au lancer suivant vaut toujours , car les lancers sont indépendants. La moyenne se rapproche de parce que les anciens résultats pèsent de moins en moins, pas parce qu'ils sont corrigés.
- La somme ne se concentre pas. C'est qui se rapproche de . L'écart , lui, peut grandir : (voir la marche aléatoire, leçon 7).
- Elle ne dit pas que pour grand : elle parle d'une probabilité d'écart, qui tend vers .
5.5 Un peu d'histoire
La parution de l'Ars Conjectandi de Jacques Bernoulli (1713) marque une rupture dans l'histoire des probabilités. Un résultat majeur de cet ouvrage est son « théorème d'or », la loi des grands nombres, qui relie fréquences et probabilité, valide le principe de l'échantillonnage et est le premier exemple de « théorème limite » en théorie des probabilités. En démontrant leur inégalité, Bienaymé et Tchebychev fournissent la possibilité d'une démonstration plus simple : c'est celle de cette leçon.
L'introduction de méthodes statistiques en sociologie est l'œuvre du mathématicien et astronome belge Quételet, dans les années 1830.
5.6 Pour aller plus loin : des ordres de grandeur
Approfondissement possible du programme, non exigible. La borne vaut pour toute fréquence.
| Situation | Taille | Écart | Borne |
|---|---|---|---|
| Sondage | |||
| Naissances (part des filles) | |||
| Atomes radioactifs (part des atomes désintégrés au bout d'une demi-vie, ) |
À l'échelle de atomes, le hasard est invisible.
Leçon 6 : Simuler des échantillons avec Python
6.1 Simuler un échantillon
Ce programme reprend les listes vues en Première, sans notion nouvelle. En langage naturel, on écrirait « ← » pour l'affectation.
On reprend la loi des clémentines. Dans une liste de dix valeurs, chaque masse apparaît autant de fois que le demande sa probabilité. Tirer un indice au hasard entre et donne donc chaque masse avec la bonne probabilité.
from random import randint
from math import sqrt
urne = [60, 60, 70, 70, 70, 70, 80, 80, 80, 90]
def moyenne(n):
ech = [urne[randint(0, 9)] for i in range(n)]
return sum(ech) / n
def moyennes(N, n):
return [moyenne(n) for i in range(N)]
6.2 L'écart type des moyennes
def ecart_type(L):
m = sum(L) / len(L)
return sqrt(sum([(x - m)**2 for x in L]) / len(L))
Une exécution avec et a donné . La théorie annonce . L'accord est excellent.
6.3 La proportion des moyennes proches de
def proportion(L, mu, e):
proches = [m for m in L if abs(m - mu) <= e]
return len(proches) / len(L)
La même exécution a donné :
| Proportion, écart | |||
| Proportion, écart | |||
| Garantie |
La garantie vient de la leçon 3 : . Elle est respectée, et loin d'être optimale. On retrouve le constat de Première : environ des moyennes sont à moins de de .
Chaque exécution donne d'autres valeurs : ces résultats ne sont pas exacts, seule leur allure compte.
Leçon 7 : Loi binomiale et marche aléatoire en Python
7.1 Calculer la vraie probabilité
Soit une variable de loi : et . L'inégalité de Bienaymé-Tchebychev, avec , donne Un écart strictement supérieur à est aussi un écart supérieur ou égal, donc . La borne ne dépend pas de .
La fonction suivante calcule la vraie probabilité, en additionnant les pour les concernés.
from math import comb, sqrt
def proba_ecart(n, p):
total = 0
for k in range(n + 1):
if abs(k - p * n) > sqrt(n):
total = total + comb(n, k) * p**k * (1 - p)**(n - k)
return total
| Borne | |||||
|---|---|---|---|---|---|
7.2 Une marche aléatoire
Un pion part de sur une droite graduée. À chaque étape, il avance ou recule d'une case, avec la probabilité . On note son déplacement à l'étape : ou . Alors et .
La position après étapes est . Les étapes étant indépendantes :
from random import random
def marche(n):
x = 0
positions = [0]
for i in range(n):
if random() < 0.5:
x = x + 1
else:
x = x - 1
positions.append(x)
return positions
L'inégalité de Bienaymé-Tchebychev donne, pour chaque : .
7.3 La somme et la moyenne
La loi des grands nombres dit que se rapproche de : le déplacement moyen par étape devient négligeable. Pourtant, la position ne reste pas proche de : son écart type grandit. La moyenne se concentre, la somme s'étale.
Pour : . Sur une simulation de marches, on a observé une proportion de . La borne vaut .
Ce qu'il faut retenir du chapitre
- Bienaymé-Tchebychev : pour tout , . Elle vaut pour toutes les lois. L'écart type est l'unité naturelle : .
- Événement contraire : . Pour un intervalle non centré, on se ramène à un intervalle centré en , contenu dans le premier.
- Pas optimale : un écart d'au moins a une probabilité d'au plus , et souvent proche de en réalité. Une borne qui dépasse ne dit rien.
- Concentration : . C'est Bienaymé-Tchebychev appliquée à .
- Taille d'échantillon : il suffit que . Pour une fréquence, donne . C'est une condition suffisante, pas nécessaire.
- Loi des grands nombres : pour tout , . Elle se démontre avec l'inégalité de concentration et le théorème des gendarmes.
- Attention : le hasard ne compense rien, et c'est la moyenne qui se concentre, pas la somme.